• TABLEAU DES GRADES

     

     
     
    Ci-dessous un très beau texte de Jean Lucien Jazarin dans son livre « Le Judo Ecole de Vie » sur les grades et ce qu’est et doit être un gradé sur les Tatamis et dans la vie de tout les jours.

    « A priori, il paraît curieux de considérer les grades comme une discipline. C’en est une pourtant. Du point de vue psychologique, l’institution des grades est une technique subtile et efficace de notre transformation.
    Les grades en Judo sont, en Occident, une originalité qui lui est propre. Au Japon, ils sont institués pour les principales disciplines martiales et aussi pour les arts traditionnels, tels que l’art d’arranger les fleurs. Ils constituent les étapes d’un progrès de la connaissance de l’art pour lequel ils sont décernés par un ou plusieurs Maîtres de cet art.
    Nous sommes tous plus ou moins avides de distinctions, nous n’aimons pas que notre valeur soit inconnue, encore moins méconnue. C’est pourquoi les signes extérieurs de cette valeur sont convoités avec quelque passion. Il s’attache en outre aux distinctions, certains avantages moraux, et parfois sociaux et matériels qui nous laissent rarement indifférents Cela est vrai de toutes les distinctions, qu’il s’agisse de grades militaires, universitaires, de décorations ou de titres nobiliaires. Cet orgueil est inhérent à la nature humaine et constitue un stimulant à notre activité. Même ceux d’entre nous qui sont ou semblent les plus modestes, tiennent à leurs distinctions et s’apercevraient de leur attachement, au bouleversement qu’ils subiraient si d’aventure on les dégradait.
    Les vénérables Maîtres qui ont créé les diverses disciplines, les diverses voies, les Do, étaient très sages, en sachant utiliser notre orgueil fondamental contre nos autres infériorités et, finalement, contre l’orgueil lui-même. Cela, c’est du Haut Judo. Utiliser l’énergie contenue même dans nos erreurs pour l’utiliser aux fins de notre libération est une technique issue du principe Judo.
    Le débutant qui ne sait rien porte une ceinture blanche mais le Maître, après le 10ème  Dan, porte aussi une ceinture blanche. Cela signifie qu’il a atteint ce degré de connaissance où l’humilité est réelle, parce qu’après avoir parcouru tous les degrés du savoir, il est parvenu à la connaissance qui est si simple, si pure, si limpide, qu’elle équivaut à l’ignorance. C’est celle du très grand savant, qui sait vraiment qu’il ne sait rien. Comme le disait Newton, qui avait pourtant formulé les lois de la gravitation universelle: «Nous sommes comme des enfants qui jouons avec des galets sur la plage cependant que l’océan de l’Inconnu déferle de toutes parts.
    Mais, avant d’en arriver là, il faut parcourir les degrés d’un savoir important et pour cela travailler beaucoup. La consécration de notre effort par l’attribution d’un grade qui signifie qu’un ou plusieurs Maîtres qualifiés reconnaissent notre valeur à tel ou tel niveau, est un précieux encouragement dont nous pouvons être légitimement fiers. Que nous désirions ensuite que notre valeur augmente et qu’une nouvelle consécration la constate, c’est tout naturel. Mais si une distinction, un grade, confèrent des avantages de prestige et autres, ils nous imposent en même temps des obligations. Les disciplines et le succès dans leur pratique, que le grade constate et consacre, nous obligent à nous montrer dignes du grade obtenu et ce sur tous les plans: physique, technique, mental. Nous nous devons de justifier notre grade, pas seulement dans le Dojo, mais dans la vie.
    N’oublions jamais que le grade constate les progrès sur trois plans inséparables: Shin (esprit, caractère, cœur); Gi (technique, habileté); Tai (physique, qualités corporelles). Il est bien évident que ces trois éléments sont, selon les individus, l’âge, le sexe, présents en proportions variables.
    Chacun progresse par rapport à lui-même. Il n’y a pas une mesure qui soit valable pour tous, ni un homme type par rapport auquel on devrait nous juger. Bien sûr, il faut un minimum de capacité physique, technique ou mentale, et c’est pourquoi il existe des tests et des examens, mais c’est surtout notre progression personnelle qui est finalement appréciée. C‘est ainsi qu’un garçon courageux qui tente souvent, mais sans succès, le test de compétition, pourra, si les juges le décident, passer au grade supérieur parce qu’ils auront estimé que son courage et sa ténacité (Shit,) auront compensé ses insuffisances en technique (Gi) ou en possibilités physiques (Toi). De même, un homme âgé qui travaille avec énergie, qui progresse en technique, qui fait preuve d’énergie, de persévérance, de patience, qui se dévoue pour aider ses camarades, le Judo, et fait preuve de qualités de cœur et de caractère pourra monter en grade parce que Shit; et Gi compensent l’insuffisance de Tai due à l’âge.
    On pourrait multiplier les exemples. Le grade consacre donc une valeur globale à la fois une et triple.
    Le grade est donné pour toujours, car pour l’homme du Do, celui qui s’est engagé sur la voie de la connaissance et de la libération de soi, il n’est pas d’issue dans le recul, ni vers le bas. Seule l’ascension est possible, même les défaillances momentanées ne sont que des replis pour mieux bondir en avant. Il faut des fautes bien graves et irréparables pour risquer d’être dégradé.
    Il est donc impossible de scinder et de créer des grades techniques, honoris causa, ou compétitifs. C’est démanteler tout le système et priver le grade, le Dan, de toute signification en Judo.
    C’est uniquement par une incompréhension totale du Do, du principe Ju-Do, que certains ont pu aboutir à ces bizarreries. Le Dan ‘honoris causa” est une aumône insultante, dépourvue de valeur. Le Dan technique, privé des deux autres éléments, n’a ni âme, ni cœur, ni corps, qui pourrait s’en contenter? Lui non plus n’est pas un Dan.
    Pour mettre à part la tête et les membres d’un homme, il faut d’abord le tuer. Et quel est le sens de ces pièces anatomiques mortes considérées séparément? De même, il faut tuer le Dan pour en extraire les éléments et les considérer séparément. C’est pourquoi ces tentatives sont un symptôme évident de méconnaissance totale, du principe du sens du Judo et de son objet. Ces pseudo-Dan sont, au fond, vides de contenu.
    Si chacun, en travaillant dur, peut, quel que soit son âge, légitimement prétendre progresser en grade, il ne faut pas considérer que les services rendus ou le temps de stage dans un grade ouvre automatiquement le droit au grade supérieur, en quelque sorte, à l’ancienneté. L’ancienneté n’a rien à voir si elle ne constitue pas un temps de travail effectif dans le Dojo. Quelqu’un qui cesse de travailler peut, et doit, rester dans le grade obtenu quand il travaillait.
    Le Judoka est condamné un travail incessant qui ne prend fin ici-bas qu’avec la vie. Si l’on veut se dérober à l’effort, on est libre de le faire, mais il ne faut pas, en même temps briguer les titres qui, précisément, consacrent l’effort sur les trois plans
    L’orgueil a deux aspects: un noble, un vulgaire. L’orgueil noble consiste à vouloir paraître ce que l’on est et ensuite à être toujours ce que l’on paraît. L’orgueil vulgaire veut seulement paraître sans être vraiment ce que l’on paraît. En vérité, c’est une hypocrisie.
    Vouloir porter un grade sans l’avoir mérité, c’est de l’orgueil vulgaire, c’est tromper les autres et, ce qui est plus grave, se duper soi-même.
    C’est une erreur de croire qu’un grade supérieur constate surtout la supériorité combative, le champion du monde n’est pas dixième Dan et le dixième Dan n’est pas ou n’est plus champion du monde. C’est de la valeur Shiti, Gi, Tai qu’il s’agit et ce n’est pas nous qui en sommes juges. Nous sommes souvent portés à surestimer notre valeur et à nous croire victimes d’incompréhension et d’injustice si elle n’est pas reconnue au niveau que nous souhaitons. Travaillons donc, sans nous préoccuper exagérément des grades. Ce qui compte, ce n’est pas de paraître, mais d’être réellement, et si nous travaillons sans cesse avec acharnement dans la même direction sans nous lasser, ni évaluer, la consécration viendra à son heure, par surcroît.
    Il faut absolument arracher de notre esprit l’idée que le grade signifie puissance combative. Certes, il peut signifier cela aussi, Mais c’est le progrès dans l’habileté et la compréhension du principe Judo que le Dan matérialise avant tout.
    Combien de jeunes travaillent avec ardeur, soutenus dans leur effort par l’élan vital de leur jeunesse, s’imaginent quand ils ont eu quelques succès sur leurs camarades, quand surtout ils ont réussi à dominer ou à projeter leur professeur, que ce dernier n’a plus rien à leur apprendre. Ils oublient que leur professeur a sacrifié son entraînement personnel pour passer son temps à les former, à les stimuler, à leur transmettre le Judo et aussi son Judo. Ces jeunes présomptueux ne se rendent pas compte combien leur Judo est celui de leur professeur, à tel point qu’un expert averti peut dire: Untel est l’élève de tel professeur rien qu’en le regardant travailler. Ce qu’ils sont, ils le doivent à leur professeur avant tout. De leur succès, ils devraient d’abord faire hommage en rendant grâce à leur Maître, et non se comparer à lui. Même s’ils ont gagné un grade supérieur à celui de leur professeur, ils ne doivent pas oublier que leur Maître a peut-être sacrifié ses propres grades pour que ses élèves obtiennent le leur. Un vrai Maître est heureux que ses élèves l’atteignent et même le dépassent en grade, cela prouve qu’il est un bon et efficace professeur.<o:p></o:p>

     

    Mais c’est une façon bien misérable de ressentir la gratitude que de s’estimer au-dessus de lui. Une telle attitude oblige parfois le professeur à rechercher un grade plus élevé et à négliger l’enseignement pour parfaire son progrès personnel, afin de conserver un prestige que lui refusent de petits Judoka sans envergure, sans respect, sans compréhension, sans modestie et sans cœur.
    Maître Michigami, 7ème Dan, a eu comme premier professeur un 1er  Dan qui, pour des raisons de santé, n’a pu continuer à progresser. Jamais Maître Michigami n’a fait une réunion importante sans inviter son premier Maître et l’installer sur un siège élevé à la place d’honneur.
    Si Maître Michigami a cette gratitude constante, c’est précisément parce qu’il est 7ème Dan et qu’un haut gradé ne peut pas être dépourvu de cette qualité élémentaire. Il sait qu’avant tout il doit ce qu’il est devenu en premier à celui qui l’a initié au Judo.
    Le grade ne consacre pas seulement notre valeur par rapport aux autres, mais avant tout par rapport à nous-mêmes. Le seul adversaire, tenace, constant, opiniâtre, c’est nous- mêmes. Tous les autres nous aident ou peuvent nous aider si nous avons l’esprit constructeur et positif.
    Si nous sommes vaniteux, accepter, par exemple, la défaite avec sérénité est une discipline constructive puisqu’elle tend à nous libérer de notre vanité.
    Vu ainsi, le Judo est une école de vie. Les grades sont une discipline psychologique subtile dont les réactions sur le caractère peuvent être profondes dans de multiples sens. C’est pourquoi il faut en user à bon escient et bien en comprendre le sens qui est Shin-Gi-Tai. Un grade immérité est une malédiction pour celui qui le porte. Un grade sainement obtenu est au contraire, un stimulant, un soutien, et parfois même un garde-fou.
    Mais le mieux est de travailler sans trop y penser. Nos Maîtres le feront pour nous et tout sera bien.
    Ce qui compte, c’est de mieux comprendre et pénétrer le profond principe du Judo. »
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    J.L Jazarin « Le Judo une Ecole de Vie » chapitre XVI « L’importance et la signification des grades ». Editions de Pavillon, 1968, 1972.

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